11/2019 

Fauve Tintigner / Une certaine idée de l’Atlantide  

Fauve Tintigner aime travailler avec le vivant, avec ce qui tient à l’organique. Comment l’éprouver, travailler avec lui sans produire simplement un effet ? Tel est l’enjeu que soulève la pratique de cette artiste ayant étudié aux Beaux-arts de Reims puis de Paris-Cergy.

A l’inverse d’un Michel Blazy, Fauve ne choisit pas son matériau (une sélection d’algues) au hasard d’une poésie du banal. Bien qu’ayant des propriétés esthétiques qui l’intéressent, l’algue nous apparaît d’emblée empreinte d’une portée éthique évidente. Le végétal cristallise un espoir, nous évoque d’autres modes de consommation dans un monde où nous nous questionnons sur notre impact. Vers une écologie artistique des rapports aux ressources, et au local ?

Dans le travail de Fauve, l’algue devient ingénieuse car elle interroge l’artiste lui-même sur la base de sa propre pratique : sa matière et son geste. C’est un pigment photosensible qui ne réagit pas seulement avec le contraste d’une autre couleur juxtaposée par l’artiste. Elle témoigne d’un rapport organique à la peinture. L’algue matérialise aussi ce qui constitue un rapport au paysage dans les œuvres de l’artiste. Il apparaît aquatique comme si le végétal reprenait place dans son environnement originel, tel un lichen. 

Tintigner met en tension le motif pictural face à la représentation du paysage qui rend caduc les rapports « conflictuels » entre abstraction et figuration. Ici, c’est l’imaginaire qui se figure une vision de l’Atlantide dans tout ce qu’il y a de plus ésotérique et allégorique. L’Atlantide ce mythe vraisemblable[1]  qui cristallise finalement une utopie civilisationnelle qu’on attribue au progrès.

Oui, les pièces de Fauve Tintigner nous interrogent sur ce qui est du ressort de la pure fiction ou de l’interprétation face à la curiosité scientifique. Par exemple, cinq peintures d’algues sur plâtre avaient pris possession de l’architecture d’un espace d’exposition en Norvège, suscitant un doute entre ce qui appartient à une forme d’archéologie ou ce qui fait décor, donc art. Les peintures aquatiques se rapprochent pourtant du ciel, changeant de couleur durant l’exposition, passant du vert au bleu. Elles nous rappellent ainsi le lien qu’entretiennent mer et ciel dans un constant jeu de miroir où l’un donne progressivement le ton à l’autre. C’est aussi là que se concrétise le mythe d l’Atlantide. Là, où ceux restés à la surface se demandent ce qu’on y trouve en profondeur. Les profondeurs voilées par les motifs notre propre reflet.

La pratique de Fauve questionne donc les espaces où elle introduit ses toiles qui restent pourtant attachées à leur environnement marin d’origine. Chaque exposition est pensée en amont où ses œuvres s’implantent dans un espace par divers procédés, en complétant l’architecture du lieu ou par le choix d’une lumière de plateau provoquant même en pleine nuit une impression de jour sur la toile. L’installation prend toujours forme avec l’envie de créer une véritable harmonie entre les éléments. Fauve développe ici un véritable cercle vertueux, son propre écosystème qui questionne les enjeux de représentation actuels à propos de l’intervention de l’artiste qui impulse des initiatives sur la toile.

En effet, la question de l’artifice, de l’artificialité et de la mimésis est aussi soulevée dans le travail de Fauve. L’algue produit presque d’elle-même des motifs, se fige à un moment mais collabore tout de même avec l’artiste qui la dompte. Fauve a finalement trouvé un équilibre où elle donne à la fois l’impulsion à la matière et arrive ensuite à la manipuler à l’image du passif design.

Le travail de Fauve nous interroge sur l’atome, sur ce qui bouge, le pourquoi comme nous y incite à y réfléchir Bargavel dans son essai « La Faim du Tigre ». En outre, on tend vers une peinture par photosynthèse. C’est l’expérience d’un peintre qui agit sur la base même de sa couleur.

Nous sommes encore à la recherche profonde de progrès, que ce soit d’un point de vue rationnel ou ésotérique. Le travail de Fauve Tintigner nous invite à accepter de laisser certaines choses sans réponses, laisser l’Atlantide là où elle a sombré afin de laisser l’imagination présente.

Le prévisible et l’imprévisible : est-ce les éléments, la chimie ou bien le geste humain qui le sont ? 

[1] Vidal-Naquet Pierre. Athènes et l’Atlantide. Structure et signification d’un mythe platonicien. In: Revue des Études Grecques, tome 77, fascicule 366-368, Juillet-décembre 1964. pp. 420-444; p. 422

 

 

 

 

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